Un modèle pas si transparent
Première maison construite avec des briques de verre, la réalisation de Pierre Chareau est pourtant loin d’être ouverte à tous les regards. Elle est malgré cela devenue l’un des symboles d’une architecture de la transparence.
La lumière, pas les regards

La Maison de verre, de nuit
Première maison construite avec une façade en verre entre 1928 et 1932, la Maison de verre de Pierre Chareau a influencé plusieurs générations d’architectes. Elle se trouve à Paris dans le 7e arrondissement.
© Elisabeth Novick
© Elisabeth Novick
Le verre, dans la maison, est un matériau qui laisse passer la lumière, mais pas les regards. Ainsi, la façade sur cour, faite uniquement de briques translucides, ne comporte aucune ouverture. Au visiteur qui la découvre, elle se présente comme un mur opaque. La nuit, l’éclairage de la façade par des projecteurs extérieurs apporte de la lumière dans les pièces de la maison, mais empêche aussi que les voisins n’aperçoivent les ombres des habitants.
Plus qu’elle n’ouvre sur l’extérieur, la brique de verre isole ici la maison et ses habitants.
Une maison dans l’air du temps

Le Bauhaus de Dessau
Construit en 1925 à Dessau près de Berlin, le Bauhaus est une école pas comme les autres. Conçues par l’agence de Walter Gropius, ces boîtes de verre, de métal et de béton combinées les unes aux autres expriment la modernité et célèbrent la nouvelle architecture. De 1925 à 1933, le Bauhaus a pour projet pédagogique une formation réconciliant l’art, l’artisanat et l’industrie. Une équipe d’artistes, d’architectes et d’artisans y enseigne les arts et les techniques réunis : peinture, sculpture, architecture, création textile, typographie, théâtre, danse, menuiserie, métallerie, dessin industriel.
Plus qu’un bâtiment, le Bauhaus devient le symbole du Mouvement moderne.
© Bauhaus-Archiv Berlin
© Bauhaus-Archiv Berlin

Dessin de la façade de la maison Schröder de Gerrit Rietveld à Utrecht (1924)
Dans la maison, les couleurs primaires (jaune, rouge ou bleu) et les “non-couleurs” (blanc, gris, noir) soulignent les lignes de force comme les rails des cloisons mobiles, les tablettes, les placards peints. Ces couleurs contribuent à cette impression d’une architecture “antistatique”, en perpétuel mouvement.
Quant à la façade, c’est une vraie composition De Stijl en trois dimensions : se répondent des plans verticaux et horizontaux, peints en blanc ou gris, et soulignés par quelques lignes fines rouges et jaunes pour renforcer l’idée de profondeur. Les jeux de porte-à-faux procurent l’illusion d’éléments en suspens, comme si toutes les parties de la maison étaient mises sur orbite autour d’un centre de gravité qui serait la cage d’escalier centrale.
© Image & copyrights Centraal Museum, Utrecht / Pictoright, Amsterdam
© Image & copyrights Centraal Museum, Utrecht / Pictoright, Amsterdam
À la fin de la Première Guerre mondiale, plusieurs mouvements artistiques et architecturaux, comme le Bauhaus en Allemagne, De Stijl aux Pays-Bas, le constructivisme en URSS, critiquent le fait que l’architecture soit le plus souvent réservée à une élite. Ils réfléchissent à des constructions répondant aux besoins de tous, plus souples, plus modulables, plus ouvertes. Pour les mettre à la portée du plus grand nombre, ces constructions emploient des matériaux industriels produits en série et peu coûteux. Pour l’architecte français Le Corbusier, la maison doit devenir “une machine à habiter”.
Si elle s’en écarte par son côté artisanal et élitiste, la Maison de verre adopte certains des points considérés par ces nouveaux architectes comme signes de modernité : la “façade libre”, peau (ici de verre) indépendante de la structure, le “plan libre” (la suppression des murs porteurs donne une grande souplesse pour la structuration intérieure), fenêtres en longueur rendues possibles par le fait que les façades ne sont pas porteuses.
Une source d’inspiration

Pose des panneaux de verre des tours
Comme pour les autres matériaux, l’utilisation du verre transparent dans la construction de la bibliothèque s’exerce à une échelle inhabituelle, avec une surface globale de 80 000 m2 composée de panneaux doubles, résistants au feu.
Dans les tours, les 7 premiers niveaux sont consacrés aux bureaux. Les suivants hébergent les livres. Derrière la "peau de verre", un espace de 90 cm permet la circulation de l’air. Des volets fixes en aluminium recouverts d’un placage de bois d’okumé et doublés d’une paroi de plâtre isolent les rayons de livre de la lumière.
La pose des panneaux de verre sur les tours a nécessité un équipement particulier, muni de ventouses puissantes.
© Guy Hersant / BnF
© Guy Hersant / BnF
En raison du matériau utilisé, et de sa modernité, la Maison de verre fascine, et contribue à pousser plusieurs générations d’architectes sur la voie de la transparence.
En témoignent des projets ultérieurs comme la Glass House de Philip Johnson, construite en 1949 à New Canaan (Connecticut), la Farnsworth House de Ludwig Mies van der Rohe construite en 1951 à Plano dans l’Illinois, l’institut Pietro Maria Bardi (la Casa de Vidro), construit par Lina Bo Bardi en 1951 à São Paulo, ou encore les maisons de verre réalisées par Pierre Koenig en Californie.
Et plus près de nous, de nombreux édifices publics se sont inspirés de ces possibilités du verre : la pyramide du Louvre de Ieoh Ming Pei, l’institut du Monde arabe de Jean Nouvel et Architecture-Studio, la Bibliothèque nationale de France de Dominique Perrault…